Kazakhstan, joyau de la terre du milieu

Partir à la découverte des steppes de l'Asie centrale, une mission impossible en territoire hostile et inconnu ? Défi relevé. Récit d'un voyage au centre de la terre.

Le Kazakhstan est frappé d'une double malédiction. D'abord, celle du suffixe persan “stan” associé par les Occidentaux aux contrées les moins hospitalières, comme le Pakistan ou l'Afghanistan… En 2012, le président Noursoultan Nazarbaïev avait d'ailleurs envisagé de renommer le pays, lui préférant “Kazakh Eli”, ce qui signifie “pays des Kazakhs”, c'est-à-dire exactement la même chose mais en idiome moderne, abolissant de la sorte le “stan”. Une idée finalement abandonnée.

Ensuite, celle du film parodique avec Sacha Baron Cohen, Borat , qui dépeint l'ex-république soviétique comme une décharge à ciel ouvert, peuplée d'assassins libidineux et consanguins. Triste vitrine, mensongère mais ravageuse pour l'image du pays.

Grand comme cinq fois la France, lové au cœur de l'Asie, dans l'ombre de ses ogres de voisins, russe au nord et chinois à l'est, flanqué à l'ouest par la mer Caspienne et, au sud, comme posé sur une mosaïque de petites terres troublées, tels l'Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kirghizistan : autant dire que le pays ne partait pas gagnant.

Lois des clichés habituels, un pays où tradition et modernité vont de pair

Mauvaise donne, encore, pour cette ancienne province soviétique que l'empire sembla condamner à n'être qu'un terrain de jeu nucléaire et où le maître rouge réalisa près de 500 essais atomiques, entre 1949 et 1991.

Mais le pays regorge d'atouts et son gouvernement, qui sait recevoir, veut le faire savoir. Peuplé de 18,5 millions d'habitants, le Kazakhstan est un vrai bouillon de cultures où Biélorusses, Azéris et Russes vivent aux côtés d'Ouzbeks, d'Ukrainiens, d'Ouïgours et de Tatars. Un creuset où les communautés relativement hermétiques vivent ensemble sans perdre leurs spécificités, comme dans le “salad bowl” états-unien qui remplaça, dans les années 1990, le chimérique melting-pot. Un cloisonnement qui contraint d'ailleurs chaque Kazakh à connaître son ascendance sur sept générations pour échapper à la consanguinité. Deux amoureux issus de la même ethnie doivent pouvoir s'assurer, en égrenant les noms de leurs aïeux respectifs, qu'ils ne sont pas déjà unis par le sang. « Même si nous sommes résolument tournés vers la modernité, il est essentiel pour nous de promouvoir nos différentes cultures et protéger leur héritage » , martèle Aktoty Raimkulova, la ministre de la Culture. On est loin du fantasme communiste de standardisation du peuple.

On no­tera que c'est par­fois avec une cer­taine can­deur que les au­to­ri­tés nous pré­sentent les charmes du pays. Par exemple, quand il s'agit de ses grands ac­com­plis­se­ments, ainsi de l'im­pres­sion­nante an­tenne de té­lé­vi­sion qui do­mine les hau­teurs de la ville d'Al­maty. Une prouesse tech­nique, sans doute, mais pas de na­ture à faire af­fluer les tou­ristes, alors que la ville que nous avons dé­cou­verte est ma­gni­fique.

Cette cité mille fois ébran­lée par les séismes et tou­jours re­cons­truite est un tré­sor d'ar­chi­tec­ture. Pi­que­tée de 2,5 mil­lions d'arbres, l'an­cienne ca­pi­tale, dont le nom si­gni­fie « ville des pommes » - on s'y en­or­gueillit vo­lon­tiers de la pos­té­rité mon­diale du fruit de la ten­ta­tion dont on dit qu'il est né dans la ré­gion -, fait fi­gure de gi­gan­tesque jar­din pu­blic où des bâ­ti­ments en bois co­loré, édi­fiés sous le règne du tsar Ni­co­las II dans la plus pure tra­di­tion du style néo­russe, cô­toient d'écra­sants mo­nu­ments so­vié­tiques dres­sés à la gloire des héros ka­za­khs de l'em­pire so­cia­liste.

De la ca­thé­drale or­tho­doxe de l'As­cen­sion, toute d'or, d'ocre et de vert, l'une des huit plus hautes construc­tions de bois au monde, bâtie sans clous, aux dômes dorés de la mos­quée cen­trale en pas­sant par le très so­vié­toïde pa­lais de la place de la Ré­pu­blique, l'ef­fet de contraste semble étouffé par l'om­ni­pré­sence des arbres. Contraste en­core, mais plus vif, quand on quitte la ville. À moins d'une heure de voi­ture, on tombe en arrêt de­vant le grand lac de mon­tagne d'Al­maty. Ses eaux d'un tur­quoise lai­teux sont cer­nées par des pics ro­cheux culmi­nant à plus de 4 000 mètres et aux flancs des­quels la forêt de sa­pins du Tian Shan ex­hale des par­fums al­pins. À un vol d'aigle de là, au cœur du parc na­tio­nal d'Ile-Ala­tau, la sta­tion de sports d'hi­ver de Shym­bu­lak et l'an­neau de vi­tesse sur glace de Medeu (pro­non­cer « mé­déou »). Une autre des grandes fier­tés du pays : les ath­lètes du monde en­tier s'en­traînent sur cette im­mense pa­ti­noire - la plus haute au monde.

Sous les ca­resses du vent, ré­sonne le chant des dunes

Contraste tou­jours, à peine at­té­nué par les 350 ki­lo­mètres qui nous sé­parent d'Al­maty, lorsque l'on dé­couvre le parc na­tio­nal d'Al­tyn-Emel. Un stu­pé­fiant « grand ca­nyon » de craie et de pierre de lave, zébré de rouge, de jaune et de blanc, dans l'ombre du­quel, telles des harpes éo­liennes, chantent des dunes de sable ca­res­sées par le vent. Un pa­tri­moine que le mi­nis­tère de la Culture rêve de mettre à la dis­po­si­tion des équipes de tour­nage oc­ci­den­tales : « Nous sommes en train de tra­vailler à des lois pour fa­ci­li­ter ces échanges cultu­rels », confie la mi­nistre.

Du sable tou­jours, au deuxième jour de notre pé­riple, mais à près de 700 ki­lo­mètres à l'ouest, à Chymkent l'in­dus­trielle. Certes moins char­mante qu'Al­maty, la troi­sième ville du pays nous offre pour-tant l'oc­ca­sion de dé­cou­vrir une cité mo­derne où, avant de nous échap­per vers l'in­fini des steppes pe­lées, nous dé­cou­vrons le luxe se­rei­ne­ment os­ten­ta­toire du Rixos Kha­di­sha Shymkent . Flam­bant neuf, l'hô­tel offre toutes les pres­ta­tions d'un éta­blis­se­ment quatre étoiles pour moins de 110 euros la nuit.

Viande grillée et lait de ju­ment fer­menté

Les cu­rieux pour­ront, à la fa­veur d'une pro­me­nade ves­pé­rale, ha­bi­tés par un sen­ti­ment de sé­cu­rité ab­so­lue, dé­cou­vrir la cui­sine lo­cale. Kuyr­daksha­sh­lykbe­sh­bar­mak, frite, mi­jo­tée ou grillée, ser­vie avec des quan­ti­tés d'oi­gnons et de lé­gumes va­riés, la viande oc­cupe une place de choix dans la gas­tro­no­mie ka­za­khe. La part du lion, si l'on ose dire, re­ve­nant au che­val. Dans l'as­siette, mais dans les verres aussi. On y ser­vira aux plus aven­tu­reux de grandes ra­sades de lait de ju­ment fer­menté. Le breu­vage de­mande un cer­tain temps d'adap­ta­tion et l'im­pres­sion de boire un grand verre de can­coillotte ai­gre­lette, al­coo­li­sée et ef­fer­ves­cente ne plaira pas à tout le monde. On peut d'ailleurs en dire au­tant du vin local, qui, mal­gré les ef­forts consen­tis, ces der­nières an­nées, par les vi­gne­rons du pays, reste plus un objet de cu­rio­sité que de haute gas­tro­no­mie.

Am­biance plus aus­tère aux alen­tours de Chymkent. De la pous­sière et une terre pelée prennent des re­flets d'or sous une lu­mière ra­sante. Che­vaux et dro­ma­daires y paissent une herbe sèche et rare, le long du ruban d'as­phalte qui fend la steppe en di­rec­tion de Tur­kes­tan, à 200 ki­lo­mètres de là. Il fait 26 de­grés, c'est un été frais dans cette ré­gion où le mois d'août connaît des tem­pé­ra­tures plus proches de 50 de­grés. Outre son fa­bu­leux site d'Ar­pao­zena, où des mil­liers de pé­tro­glyphes re­pré­sen­tant des ani­maux et des êtres hu­mains ont été gra­vés dans la mon­tagne par les peuples no­mades de la fin de l'âge de bronze, la ré­gion offre au vi­si­teur trois prin­ci­paux centres d'in­té­rêt.

D'abord, la cité fan­tôme d'Otrar. Une ville qui, au XIIe siècle, tint tête six mois du­rant au ter­rible Gen­gis Khan avant de tom­ber. Une ré­sis­tance d'un hé­roïsme hors norme que le conqué­rant ré­com­pensa dans le sang et la ruine, exi­geant de ses sol­dats qu'au­cune pierre de la cité ne sub­siste éri­gée. Lieu de si­nistre mé­moire, c'est en­core à Otrar que, deux cents ans plus tard, un autre conqué­rant, Ta­mer­lan, tomba, selon la lé­gende, em­porté par la fièvre après s'être rasé la tête pour par­tir en cam­pagne contre la Chine des Ming.

Vient en­suite le mau­so­lée d'Arys­tan Bab, pro­fes­seur de Khoja Ahmad Ya­sawi, poète et grand apôtre du sou­fisme, l'un des cou­rants de l'is­lam. Les pè­le­rins y viennent nom­breux par dé­vo­tion, s'y abreuvent d'eau salée tirée d'un puits sacré, avant de se rendre au mau­so­lée de Khoja Ahmad Ya­sawi. C'est notre troi­sième point d'in­té­rêt. Bâti sur ordre de Ta­mer­lan, il ne fut ja­mais ter­miné, l'ou­vrage des construc­teurs ayant été in­ter­rompu à la mort du com­man­di­taire. On peut d'ailleurs en­core voir sur la par­tie ar­rière du gi­gan­tesque édi­fice les der­nières traces de l'écha­fau­dage, ce qui té­moigne de l'ins­tan­ta­néité de l'ar­rêt des tra­vaux. L'en­droit n'en de­meure pas moins l'un des plus hauts lieux du sou­fisme à tra­vers le monde.

Un dia­mant d'acier, de verre et de béton

On dé­cou­vrira aussi dans le musée de Tur­kes­tan toute la ri­chesse de l'hé­ri­tage ar­chéo­lo­gique du pays. Des tré­sors choyés par les au­to­ri­tés, mais aussi par­fois dis­per­sés, comme les chan­de­liers du mau­so­lée de Ya­sawi, qui peuvent dé­sor­mais être vus au Louvre. Si Dar­khan Myn­bai, an­cien mi­nistre de la Culture, se dit très fier que la ci­vi­li­sa­tion ka­za­khe ir­ra­die jus­qu'au saint des saints de la culture fran­çaise, il nous confesse tout de même à pro­pos de ces pièces qu'il au­rait « à cœur d'ob­te­nir du musée fran­çais l'au­to­ri­sa­tion que des co­pies en soient faites pour re­joindre la terre na­tale des ori­gi­naux ». Un vœu pieux ?

Contraste et stu­pé­fac­tion enfin, le troi­sième jour, avec, à 1 000 ki­lo­mètres au nord, la dé­cou­verte d'Astana… Nour­soul­tan, par­don ! En effet, la ville a été re­bap­ti­sée, en mars der­nier, aban­don­nant le très fac­tuel « Astana” (“ca­pi­tale”) au pro­fit du pré­nom du pré­sident dé­mis­sion­naire, Nour­soul­tan Na­zar­baïev, de­venu dans le même élan “chef de la na­tion ».

La ville évoque Doha ou Dubaï, en plus ra­mas­sée. Un dia­mant d'acier, de verre et de béton, lui­sant au mi­lieu de la steppe et où s'af­fairent 850 000 ha­bi­tants dans une ef­fer­ves­cence quasi new-yor­kaise. Rien n'est trop beau pour Nour­soul­tan, où les ar­chi­tectes du monde en­tier ont ri­va­lisé d'au­dace. À l'image du Khan Sha­tyr, l'un de ses centres com­mer ciaux, dont la forme rap­pelle une yourte tra­di­tion­nelle de… 150 mètres de haut ; à l'image, en­core, du dôme géo­dé­sique construit, en 2017, pour l'Ex­po­si­tion uni­ver­selle ; ou à l'image, enfin, de son opéra. Un temple néo­clas­sique, aux co­lonnes de marbre de près de 30 mètres, pou­vant ac­cueillir 1 500 spec­ta­teurs. Il a été bâti en trois ans seule­ment, pour 300 mil­lions de dol­lars. On y joue la Tra­viataToscaCasse-Noi­sette . On y a ova­tionné le Bal­let de l'Opéra de Paris l'an­née der­nière, à la grande sa­tis­fac­tion de Galim Akh­me­dya­rov, son di­rec­teur, qui nous rap­pelle qu'en 2017 il a reçu sur scène un or­chestre de 1 200 chan­teurs et mu­si­ciens pour une gran­diose in­ter­pré­ta­tion de la Sym­pho­nie no 8 de Gus­tav Mah­ler, dite Sym­pho­nie des Mille .

Contraste. C'est bien le mot qui colle à la peau de ce pays à la croi­sée des mondes. De la mer d'Aral, as­sé­chée par une cer­taine idée so­vié­tique de l'agri­cul­ture et au­jour­d'hui en pleine re­nais­sance, à To­rysh, la val­lée des Boules, dans l'ouest du pays, où des cen­taines de sphères ro­cheuses in­ter­rogent en­core les scien­ti­fiques sur leur ori­gine ; des terres ir­ra­diées du po­ly­gone nu­cléaire de Se­mi­pa­la­tinsk à la mon­tagne sa­crée de Ka­zy­gurt, où la lé­gende dit que l'arche de Noé s'échoua ; des rives de la mer Cas­pienne, ja­lou­se­ment sur­veillées par le tur­bu­lent voi­sin ira­nien, au res­sac des eaux mé­di­ci­nales du lac Ky­zyl­kol ; de l'an­cienne à la nou­velle route de la soie, qui y ont tracé leur sillon, la terre des Ka­za­khs, c'est 5 000 ans d'his­toire de l'hu­ma­nité qui s'offrent à l'Oc­ci­dent. Pour peu qu'il veuille y poser le re­gard.

Au Kazakhstan

Y aller

Vols au dé­part de Paris à des­ti­na­tion d'Al­maty, via Mos­cou avec Ae­ro­flot ou via Is­tan­bul avec Tur­kish Air­lines.

Comp­tez entre dix et douze heures, es­cales com­prises ; 1 000 € al­ler-re­tour.

Y sé­jour­ner

À Al­maty : Dou­ble­Tree by Hil­ton Al­maty (quatre étoiles, à par­tir de 82 € la nuit).

À Chymkent : « Rixos Kha­di­sha Shymkent » (quatre étoiles, à par­tir de 108 € la nuit).

À Nour­soul­tan : Hil­ton Astana (quatre étoiles, à par­tir de 108 € la nuit).


Par Cyril de Beketch

Publié le 28/09/2019 à 16:45

Created at : 7.10.2019, 17:00, Updated at : 7.10.2019, 17:00